Le tabac Tresniek

Le tabac Triesniek - Robert Seethaler - Editions Folio
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Robert Seethaler

 

Editions Gallimard Folio
 7,10 €
Roman

Lorsque l’on vie à la campagne en tant de pénurie, comme protéger son fils et l’aider à devenir un homme ? En l’envoyant travailler à la ville. C’est ainsi que Frantz, jeune homme candide et inculte, est expédié à Vienne, chez celui qui deviendra son ami et mentor Otto Tresniek, un buraliste unijambiste. Otto va lui enseigner le métier, l’initier à la lecture de la presse et lui apprendre à porter un regard critique sur ce qui se passe en ces temps d’intolérance et de haine 1937… Bref, faire son éducation politique.
Mais, pour Frantz, les femmes et l’amour sont aussi un mystère. Le voici amoureux d’Anelka, jeune femme venue de Bohème. Elle a éveillé son désir, mais également les souffrances qui vont avec. Au Tabac Tresniek, où se côtoient les classes populaires et la bourgeoisie juive, il croise le Professeur Freud. Le célèbre docteur des fous. Ce dernier, à l’aide de précieux conseils, l’initie à la démarche réflexive, lui révèle l’existence du plaisir, du chaud sentiment de bien-être, et lui fait son éducation sentimentale. Le prix de ces « consultations » : de délicieux cigares Hoyo, un luxe par ces temps de guerre pour un grand amateur de cigares.
L’horreur de la peste brune qui s’installe rattrape Frantz. Vienne vibre au son des voix des dizaines de milliers de citoyens descendus dans la rue, acclamer la réunification de l’Autriche à l’Allemagne nazie. Mais ils en est, en cette période d’agitation politique, qui peinent à trouver le sommeil, révoltés par la confiscation de leur liberté, éveillés par les cris et pleurs qui montent des rues. Frantz et Otto Tresniek sont de ceux-là. Et ne seront pas épargnés par la montée du national-socialisme.
L’auteur réussit à évoquer des événements tragiques avec une fausse candeur et beaucoup de délicatesse. C’est une sorte d’ode à l’innocence. Les personnages sont attachants. La relation de Frantz et de Freud malade, contraint à l’exil, est passionnante. Le roman de Robert Seethaler relate, avec une grande sensibilité, la naissance du sentiment amoureux et l’éveil douloureux d’une conscience politique.

 Extraits :  ” Mais qui c’était ? ” demanda -t-il après avoir refermé la porte. Il dut presque se faire violence pour redresser l’échine et se départir de la posture déférente qui l’avait qui l’avait plié en deux sans qu’il en eût conscience.

“C’était le professeur Sigmund Freud, répondit Otto Tresniek, en s’écroulant dans son fauteuil avec un gémissement.
-Le docteur des fous ? ” s’exclama Franz avec une frayeur dans la voix. Bien entendu, il avait déjà entendu parler de Sigmund Freud. La réputation du professeur avait entre-temps pénétré les recoins du globe les plus éloignés, y compris le Sazkammergut, où elle avait vivement stimulé l’imagination d’ordinaire plutôt émoussée des autochtones. On parlait de toutes sortes de pulsions inquiétantes, de mots d’esprits vulgaires, de patientes qui hurlaient à la mort et d’impudiques révélations dans des consultations privées.
“En personne, confirma Otto Tresniek. Mais il peut faire encore bien mieux que remettre à l’endroit le crâne des fous qui ont de l’argent.
-Et quoi donc ?
-On dit qu’il est capable d’apprendre aux gens ce que c’est que de vivre correctement.”

“Maintenant, je vais te prescrire une chose, répondit Freud, ou, plus exactement, trois. Et cela peut sembler un peu paradoxal, mais je te les prescris oralement. Fais donc bien attention, il faut que tu les retiennes ! Première prescription (contre ton mal de tête) : cesse de réfléchir à l’amour. Deuxième prescription (contre ton mal de ventre et les rêves confus) : dépose une plume et du papier à côté de ton lit et note tous tes rêves dessus dès le réveil. Troisième prescription (contre le mal de coeur) : retrouve la fille – ou oublie-la !”

“Freud se rencogna un peu plus dans son siège. A dire vrai, la seule raison qui l’avait fait se dissimuler derrière la tête du divan pendant ces innombrables séances d’analyse, toutes ces années, c’est qu’il ne supportait pas d’être fixé une heure durant par ses patients, ni de devoir, lui, contempler leurs visages implorants, fâchés, désespérés ou altérés par quelque autre sentiment. Ces derniers temps notamment, il se sentait souvent dépassé par ces heures de cure épuisantes et observait avec un sentiment d’impuissance croissant cette souffrance qui semblait prendre, chez chacun d’entre eux, des dimensions absolument cosmiques. Comment avait-il pu avoir l’idée folle de vouloir comprendre cette souffrance et, en outre qu’il pourrait l’apaiser? “

“Je ne crois pas pouvoir t’aider dans cette affaire, dit-il. Dans notre culture, trouver la femme qu’il vous faut est une des tâches les plus ardues qui soient. Et chacun d’entre nous doit l’assumer totalement seul. Nous venons au monde seuls et nous mourrons seuls. Mais comparer au sentiment de solitude que nous éprouvons pour la première fois devant la femme désirable, la naissance et la mort nous apparaissent comme des événements sociaux. Les choses essentielles, il faut y faire face seuls depuis le début. Sans cesse nous devons nous interroger sur ce que nous désirons et ce à quoi nous voulons arriver. “

“A y bien réfléchir, c’est quand même curieux de voir les journaux annoncer à cor et à cri leur vérité du jour en gros titres bien gras, pour la récrire aussi sec en toutes petites lettres dans l’édition suivante, voire la mettre définitivement au rebut, se disait-il. La vérité de l’édition du matin devenait le mensonge de l’édition du soir, ce qui d’ailleurs ne jouait guère de rôle dans le mécanisme du souvenir. Puisque, de toute façon, ce n’est pas de la vérité qu’on se souvenait en général, mais de ce qui avait été hurlé assez fort ou imprimé assez gras !”

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