Je suis en vie et tu ne m’entends pas

Je suis en vie et tu ne m'entends pas - Daniel Arsand - Editions Actes Sud
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Daniel Arsand

 

Editions Actes Sud
 20,00 €
Roman

1954, Leipzig… Klaus Hirschkuh rentre chez ses parents après quatre années passées à Buchenwald, parce qu’il est homosexuel. À bout de force, il est un fantôme et pourtant scandaleusement vivant. Le traitement inhumain subi dans ce sinistre camp l’a éloigné des autres, y compris des membres de sa propre famille. À travers les questions que ses parents ne posent pas, les gestes qu’ils ne font pas, il sent leur gêne, tout encore pris dans la honte de son arrestation. L’amour est là, mais ce n’est pas pour lui qui revient, ni pour celui qu’il est, mais pour un fils imaginaire dont ils n’auraient pas à avoir honte. Finalement, il est un étranger dans sa famille, un étranger pour tout le monde.
Brisé, envahi de fantômes, Klaus porte ses secrets comme des plaies, essayant de les cacher. Les odeurs, les morts, les sévices… Rien, il ne peut rien oublier. Par bribes, tout se rappelle à sa mémoire, quel que soit son état physique ou moral. Des visions infernales déferlent, sans qu’il puisse contrôler quoi que ce soit. Pourquoi là, en tel instant, plutôt que la veille ? Le mystère des associations d’idées, de la mémoire olfactive… Il se surprend à détester les chiens, en mémoire de ceux de Buchenwald, qui dévoraient les plus faibles.
Après quelques mois passés à se refaire une santé, à faire mille efforts pour s’adapter, pour accomplir les gestes du quotidien et ainsi réapprendre à vivre, Klaus s’exile en France. Le lecteur va le suivre au fil du temps, de ses amants, de son amour pour Julien pendant vingt ans, de ses amitiés et de la haine qui bien souvent accompagne le regard porté sur les « invertis ». Survivre à Buchenwald a été un combat, vivre en France, essayer d’oublier, se taire afin d’éviter de nouvelles persécutions et côtoyer l’homophobie au quotidien le sera également.
Beaucoup d’écrits ont raconté l’horreur des camps de concentration. Peu, cependant l’ont été sur le sort de ces hommes méprisés, dont on a nié l’humanité. Parmi les persécutés de la Seconde Guerre, les homosexuels sont ceux qui ont été les moins revendicateurs, ceux qui n’ont pas osé, pas su imposer la commémoration de leurs épreuves. Certains passages du roman sont poignants, notamment ceux de son retour chez ses parents. Le texte de Daniel Arsand montre comment l’oubli et la négation des persécutions d’hier sont un terreau fertile à l’expression de l’homophobie d’aujourd’hui. De nos jours, le plus souvent, c’est souvent un silence complaisant qui répond à des propos homophobes. Avec Je suis en vie et tu ne m’entends pas, l’auteur répare ce silence trop pesant. Merci !

 Extraits :  ” Maman ; depuis longtemps, ça ne valait plus tellement le coup de prononcer ce mot, il ne se l’avouait que maintenant. Il était mort et ne l’était pas, mais quelqu’un d’autre, quelqu’un qu’elle ne prendrait pas le temps de percer à jour. Il était face  à elle, elle se réjouissait de son retour, et le lui reprochait à la fois, elle ne dépassait jamais ce qu’elle voyait, et elle ne voyait que ce qu’elle voulait voir, quelqu’un de banal, de dérisoire, et pourtant la mère de Klaus, sa mère, ma mère. Elle n’avait pas prévu ce retour.”

” Il leur était toujours un étranger, un peu plus qu’avant, lui semblait-il, c’était tout. Ils le mettraient le plus simplement du monde à la porte. Pratique courante dans les familles envers un inverti, et qu’il y ait eu Buchenwald ne changeait pas grand-chose à l’affaire. Si ce fils s’en allait définitivement, il en souffrirait atrocement, évidence que redoutait Herbert Hirshkuh, mais la souffrance comme la joie, par leur excès même, sont amenées à pâlir, disparaître, s’éteindre.”

” L’atmosphère sur la parcelle de Montreuil s’altérait. Quelque chose de perfide et de nocturne s’était emparé du lieu. Les horticulteurs eurent soudain l’amabilité réticente envers Julien et son compagnon, car c’était son compagnon, n’est-ce pas ? Claris ne leur proposa plus le cidre frais et moussant, les beignets aux pommes ou à l’abricot, la conversation qui méandre, il ne leur tapait plus dans le dos, il ne les invitait plus à se régaler chez lui d’une omelette et d’une salade de fruits au marasquin, entouré de sa femme et de ses mômes. Il n’était pas bouché à l’émeri, les écailles lui étaient tombées, ces deux hommes étaient des inqualifiables. En allant emprunter une bêche à Julien, il les avait surpris dans une attitude compromettante. Ils s’embrassaient. Des hommes.”

“A Buchenwald, la carrière se dressait comme un couperet. Etre binoclard était une condamnation à mort, et une mort certaine, toutes les promesses là-bas étant tenues, et tout boiteux se muait en cul-de-jatte par un coup de barre de fer sur les genoux, et le voûté ne se redressait jamais, os qui jaillissaient, comme les cris, et le dernier souffle, même sérénade, la roche calcaire qui s’effritait si bien, basculait en éboulis, tous les triangles réunis pour une danse macabre, le noir triangle des asociaux, le rouge des politiques, le verts des criminels de droit commun, le marron des Tziganes, le violet des Témoins de Jéhovah, ces derniers de la racaille, comme le rose des garçons en fleurs, en rangs, en files, bousculés, vert d’un triangle et vert de la chiasse, pas d’étoiles jaunes, ou pas beaucoup, les trains pour Auchwitz circulaient très bien, les tables de la Loi en cendres, et les cendres faisaient un bon humus, excellente récolte pour l’année prochaine”.

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